Introduction
Depuis les années 1990, il semble y avoir une certaine effervescence
entourant le concept de « capital social » en sciences de la gestion. C’est d’ailleurs en réponse
au besoin d’une théorie soutenue portant sur l’étude des réseaux, tant sur les plans théorique qu’empirique,
que s’est imposé le capital social (Salancik, 1995). C’est précisément de l’influence de ce concept en sciences
administratives, et plus spécifiquement en gestion stratégique des ressources humaines (GSRH), qu’il sera question dans
ce papier. Dans un premier temps, nous allons définir ce concept pour ensuite nous attarder aux relations établies dans la
littérature entre le capital social et la GSRH d’abord en fonction d’une perspective intra-organisationnelle,
puis dans une perspective inter-organisationnelle. Nous verrons également comment le capital social peut à la fois s’intégrer
et s’opposer à la resource-based view (RBV). Finalement, nous nous intéresserons
à la mesure du capital social.
Le capital social : un concept polysémique ?
Issu des sciences sociales, le capital social est un concept
ayant été utilisé par plusieurs domaines d’étude tels la politique, la sociologie, l’économique et la gestion. Ces appropriations du concept de capital social constituent
une des raisons pour lesquelles on ne retrouve actuellement pas de définition
consensuelle du capital social dans la littérature (Portes, 2000). En effet, le vaste débat entourant le capital social a
entraîné un certain nombre de propositions quant à la définition à donner à ce concept.
However, notwithstanding the tremendous increase in social capital
references in the organization litterature, a common definition of social capital and a coherent theory (and encompassing
set of measures and indicators) for the systematic explanation of the effects of networks on the performance of organizations
is still missing (Leenders, et. al., 2002: 2).
Pour Portes (1998), l’idée que l’implication
et la participation à un groupe puisse avoir des conséquences positives pour un individu ou une communauté n’est pas
nouvelle pour les sociologues. Durkheim croyait que la vie de groupe constituait une protection contre l’anomie et le
suicide et Marx considérait que la classe ouvrière pourrait s’émanciper en étant consciente de sa situation sociale
et en se mobilisant en faveur de son affranchissement (Baret et Maciel, 2004 ; Portes, 1998).
La réflexion de Polanyi (1944) a également contribué à façonner
le concept de capital social. Dans la perspective d’une vision qui se veut plus extensive de l’économie, Polanyi
distingue trois grands principes : celui du marché (le jeu de l’offre et de la demande entraîne la fixation d’un
prix en fonction d’un calcul d’intérêt), celui de redistribution (la production est remise à une autorité centrale
qui a la responsabilité de la répartir selon des règles de prélèvements et d’affectation) et celui de réciprocité (la production est cédée à d’autres - sinon partagée - dans le cadre d’une
relation entre des personnes qui ont conscience d’une communauté d’intérêts). En soutenant la redistribution et
la réciprocité, Polanyi embrasse l’idée que l’économie devrait être enchâssée dans les relations sociales
et non l’inverse, comme c’est le cas dans les sociétés capitalistes.
Il faudra cependant attendre Bourdieu avant qu’une
analyse contemporaine du capital social soit faite. Bourdieu (1980) initie sa réflexion en s’interrogeant sur les disparités
existant entre deux individus disposant d’un capital culturel et économique semblable et occupant des positions sociales
différentes et attribue ces disparités à l’accès au capital social. Selon lui, c’est l’ensemble des ressources
liées à la possession de réseaux de reconnaissance et d’inter-connaissance durables qui permet aux individus de retirer
des bénéfices. En d’autres termes, « […] les réseaux sociaux ne sont donc pas naturels, ils résultent de
stratégies individuelles » (Baret et Maciel, 2004).
Alors que pour Bourdieu, il existe une distinction très
nette entre les ressources en soi et la capacité de se les procurer via un réseau social, entre le capital social et la structure,
Coleman reste vague et fait pratiquement abstraction de cette distinction (Ponthieux, 2004 ; Portes, 1998). Selon Coleman, le capital social
[…] is defined by its function. It is not single entity, but
a variety of different entities having two characteristics in common: they all consist of some aspect of social structure
and they facilitate certain actions of individuals who are within the structure. Like other forms of capital, social capital
is productive, making possible the achievement of certain ends that would not be attainable in its absence. A given form of
social capital that is valuable in facilitating certain actions may be useless or even harmful for others. Unlike other forms
of capital, social capital inheres in the structure of relations between persons and among persons. It is lodged neither in
individuals nor in physical implements of production (Coleman,
1990: 302).
Pour Coleman, le capital social renvoie d’abord à
la confiance devant être entretenue entre les membres d’une communauté et la communauté elle-même. Cette confiance repose
sur le respect des attentes et obligations des individus envers la
communauté. Le capital social se rapporte également à la circulation de l’information par le biais
des relations sociales laquelle permet d’accéder à certaines ressources, opportunités ou bénéfices. Finalement Coleman
traite du capital social en regard des sanctions et des normes sociales lesquelles favorisent la gestion des comportements
menant à l’efficacité sociale tout en réduisant le recours à la répression. Si l’on doit reconnaître à Coleman le mérite d’avoir introduit et
popularisé le concept de capital social au sein de la communauté scientifique, il n’en demeure pas moins que la définition
qu’il propose reste vague et imprécise et l’utilisation de ce concept, éclatée et confuse (Ponthieux, 2004 ;
Portes, 2000 ; 1998).
Sans renier l’apport de Bourdieu et de Coleman, il
a véritablement fallu attendre les travaux de Putnam pour que le concept de capital social soit vulgarisé, diffusé et popularisé.
Putnam propose d’ailleurs une définition simple du capital social qui reçoit un écho favorable dans la société américaine.
[…] social capital refers to
features of social organization such as networks, norms and social trust that facilitate coordination and cooperation for
mutual benefit (Putnam, 1995: 67).
Alors que Coleman considérait l’individu au centre
de sa réflexion sur le capital social – l’individu entretient des liens sociaux avec sa communauté pour son bénéfice
–, l’exportation de ce concept à d’autres disciplines a entraîné une transition amenant le bénéficiaire
des liens sociaux de l’individu vers la communauté (Portes, 2000). Putnam
s’inscrit dans ce mouvement où le capital social ne constitue plus un actif de l’individu, mais plutôt une ressource
de la communauté. Le capital social est
alors issu de l’implication des citoyens dans leur communauté, de la confiance qu’ils témoignent envers elle et
entre eux et de la coopération dans le but d’atteindre un certain bien-être social (Baret et Maciel, 2004).
Malgré l’apport de Putnam à la compréhension du concept
de capital social, certaines incompréhensions et limites demeurent, notamment en ce qui a trait au caractère tautologique
de ce concept. Il suffit d’acquérir du capital social pour que la communauté retire des bénéfices. Ce faisant, les individus
ont une plus grande confiance envers la communauté et s’y investissent davantage ce qui permet le développement de capital
social (Lin, 1999). Comme le mentionnent explicitement Baret et Maciel (2004 : 85), « […] le capital social
produit du capital social […] ».
Pour Gabbay et Leenders (1999), on retrouve dans la littérature
portant sur le capital social une tendance à équivaloir les concepts de « structure sociale » et de « capital
social ». De fait, le capital social s’incarne dans un contexte social donné dont les conditions structurelles
lui sont propres. Toutefois, une distinction très nette doit être établie entre ces deux concepts puisque la structure sociale,
bien qu’elle favorise la production de capital social dans bien des cas, peut également faire obstacle à l’action
et empêcher l’atteinte de bénéfices. Dans ce cas, la structure sociale engendre non pas du capital social, mais du passif
social. Certains chercheurs, parmi lesquels figurent Putnam et Fukuyama, ne semblent d’ailleurs pas reconnaître cette
importante contrepartie au capital social (Carroll et Stanfield, 2003 ; Gabbay et Leenders, 1999 ; Portes, 1998)
La mesure du capital social représente également une limite
importante dans l’étude du capital social. Même si on récence quelques études empiriques portant sur le capital social
dans les organisations, les types d’études, les méthodes et les unités d’analyse diffèrent largement. Nous traiterons
d’ailleurs de toute la question de la mesure ultérieurement dans ce papier.
Du capital social et de la gestion
Pour bien comprendre l’emprunt du concept de capital
social par les chercheurs en gestion aux sociologues et aux anthropologues, il faut se rapporter aux principes réticulaires
inhérents au capital social. De même que les individus réussissent à mobiliser des ressources pour en retirer des bénéfices,
par l’intermédiaire de leurs réseaux, les organisations cherchent à atteindre leurs objectifs en activant leurs réseaux,
lesquels lui fournissent les ressources nécessaires (Gabbay et Leenders, 2001). Autrement dit, le capital social représente
la valeur des relations qui sont entretenues par un individu ou une organisation (Snell, 1999). L’étude du concept de
capital social peut donc être réalisée en fonction de plusieurs unités d’analyse, que ce soit l’individu
(Watson et Papamarcos, 2002 ; Tsai, 2000), l’organisation (Jarrat, 2004 ; Leenders et Gabbay, 2002 ;
Lee, et. al., 2001), une industrie, une société ou encore une nation (Putnam, 1995).
En sciences administratives, le capital social a été utilisé
pour étudier et expliquer des phénomènes se produisant :
- entre
les individus dans une entreprise ;
- à l’intérieur
et entre des unités ou équipes de travail ;
- à l’intérieur
et entre des entreprises (Adler et Kwon, 1999).
Cette différence dans l’angle d’analyse du capital
social en regard des organisations est fort importante puisqu’elle conditionne non seulement le choix des intervenants
qui seront à l’étude, mais également le type d’étude et la mesure du capital social. En nous intéressant essentiellement
à la problématique du capital social dans le domaine de la GSRH, nous allons, dans les parties suivantes, nous attarder aux
phénomènes intra-organisationnels qui s’opèrent 1) entre les individus, et entre les individus et l’entreprise,
et aux phénomènes inter-organisationnels qui s’opèrent 2) entre les entreprises, et entre une entreprise et ses parties
prenantes (stakeholders).
Une perspective intra-organisationnelle
Pour Nahapiet et Ghoshal (1998), il existe deux approches
différentes en ce qui a trait à l’influence du capital social dans une perspective intra-organisationnelle. La première
considère que le capital social doit permettre de réduire les coûts de transaction à l’intérieur de l’entreprise
puisqu’il incite à la confiance et à la meilleure circulation de l’information (Baret et Maciel, 2004). Nahapiet
et Ghoshal se positionnent plutôt dans la seconde perspective en fonction de laquelle le capital social est à la base du déploiement
et de la combinaison des ressources physiques, humaines et organisationnelles de l’entreprise (Nahapiet et Ghoshal,
1998). Selon cette approche, des ressources considérées rares, créatrices de valeur, inimitables et non-substituables permettent
à la firme de développer des compétences organisationnelles qui peuvent constituer une source d’avantage compétitif
durable, tel que le soutient la resource-based view (RBV) (Barney, 1991).
Selon Lin (1999), les études menées sur la perspective intra-organisationnelle
du capital social devraient focaliser sur les raisons qui incitent les individus à investir dans les relations et réseaux
sociaux ou encore sur les moyens et méthodes pris par les individus pour se procurer les ressources enchâssées dans leurs
relations sociales et dans les réseaux sociaux auxquels ils participent afin de générer des bénéfices.
La définition du capital social que proposent Nahapiet et Ghoshal va dans le même sens et met l’accent particulièrement sur l’importance des réseaux intra-organisationnels. Ils définissent le capital social comme : […] the actual and potential resources embedded wihtin available through, and derived from the network of relationships
possessed by an individual or social unit (Nahapiet et Ghoshal, 1998: 243).
La création de liens intra-organisationnels constitue alors
un levier stratégique dans la mesure où ils permettent aux entreprises de mieux utiliser leurs ressources internes, de favoriser
le transfert de connaissances entre les individus et entre les unités de travail et de se doter ainsi d’un avantage
compétitif (Tsai, 2000 ; Nahapiet et Ghoshal, 1998).
Si l’apport du concept de capital social en gestion
est non-négligeable, son influence en GSRH est particulièrement importante. Pour bien comprendre les relations entre ce concept
et ce domaine de la gestion, nous pouvons nous rapporter au modèle proposé par Stone et Hughes (2002) selon lequel, il importe
de distinguer les déterminants, des composantes et des effets du capital social. En ce qui a trait aux déterminants du capital
social, ces auteures identifient deux catégories: les déterminants internes – ceux qui sont relatifs à la nature du
réseau – et les déterminants externes – ceux qui sont relatif à la création, au maintien et à l’appropriation
du réseau (e.g. Timberlake, 2005 ; Pearce et Randel, 2004 ; Leana et van Buren, 1999). Selon Baret et Maciel (2004),
les chercheurs en gestion ont généralement mis l’emphase sur les déterminants externes parmi lesquels figurent les pratiques
en gestion des ressources humaines (PGRH).
Le capital social peut se trouver renforcé par la mise en place de pratiques de management qui favorisent le fonctionnement
informel de l’organisation. L’organisation informelle est considérée comme une ressource qui met en valeur le
capital humain individuel grâce à une meilleure gestion des compétences et des connaissances des employés (Baret et Maciel,
2004 : 91).
Pour bien comprendre la nature du capital social, il convient
de se pencher sur ses composantes. Pour Nahapiet et Ghoshal (1998), il existe trois dimensions au capital social : structurelle,
relationnelle et cognitive. Kang, et. al. (2003) identifient également trois dimensions
– structurelle, cognitive et affective – dans leur étude portant sur les archétypes relationnels.
Dans chacune de ces deux études, les auteurs démontrent
que la nature des relations et des réseaux sociaux est multidimensionnelle, que ces dimensions sont complémentaires et que
cette complémentarité est nécessaire “[…] to create relational value, playing
a distinct role in transferring, combining and integrating various knowledge and resources distributed over the firm”
(Kang, et. al., 2003 : 10).
Tableau 1
Dimensions des relations
et réseaux sociaux
|
|
Auteurs |
Définitions |
|
Nahapiet et Ghoshal (1998) |
Kang, et. al. (2003) |
|
Dimensions |
Structurelle |
Structurelle |
Caractéristiques des relations et des réseaux sociaux ; structures des
échanges. |
|
Relationnelle |
Affective |
Nature des relations ; niveaux de confiance, d’obligation et de
réciprocité. |
|
Cognitive |
Cognitive |
Caractéristiques du capital humain ; langage commun ; connaissances
partagées. |
Les effets du capital social sont largement abordés dans
la littérature scientifique en gestion. Dans la foulée de ces travaux de recherche réalisés sur le sujet, Belliveau, et. al. (1996) ont établi que le capital social influait sur les compensations accordées à certains exécutifs.
Podolny et Baron (1997) se sont intéressés aux effets du capital social sur la mobilité intra-organisationnelle. Nahapiet
et Ghoshal (1998) ont démontré que la création de nouveau capital intellectuel est favorisée par le capital social. Tsai et
Ghoshal (1998) se sont penchés sur les interactions sociales et la confiance et ont déterminé, dans leur étude, que ces deux
éléments étaient significativement reliés aux échanges de ressources entre unités de travail entraînant du coup un effet positif
sur l’innovation des produits. Selon Seibert, et. al. (2001), le capital
social aurait un effet important sur le succès dans la
carrière. Plus récemment, Watson et Papamarcos (2002) ont affirmé que le capital social affectait directement
et indirectement l’engagement organisationnel.
L’ensemble de ces études empiriques démontrent l’influence
relative du capital social sur la GSRH. En d’autres termes,
la participation des individus aux réseaux internes des entreprises, le développement et le soutien des relations interpersonnelles,
les échanges inter-unités de même que le choix et l’articulation de PGRH susceptibles de mettre en valeur le capital
humain constituent autant de leviers stratégiques utiles aux organisations, dans la mesure où ils conditionnent la création
de valeur, et aux individus, en augmentant leur confiance envers l’organisation, en réduisant les dispositifs formels
de contrôle et en incitant à la réciprocité entre employés de même qu’entre les employés et l’entreprise (Snell,
1999 ; Nahapiet et Ghoshal, 1998 ; .
Les implications du capital social en matière de gestion
des ressources humaines (GRH) sont donc importantes. Pour Kang et. al. (2003),
les PGRH doivent jouer un double rôle en regard du capital social. Elles doivent d’abord supporter une infrastructure
flexible, favorisant la création de réseaux et soutenant les réseaux actuels, et fournir les mécanismes internes qui suscitent
et renforcent leur développement. Les PGRH doivent également constituer un pilier soutenant les relations sociales entre les
employés en engageant une dynamique relationnelle avec l’entreprise qui soit source de motivation, de développement
et ultimement de bénéfices pour les individus.
Une perspective inter-organisationnelle
La performance organisationnelle est au cœur du débat
portant sur la stratégie des entreprises. Depuis les années 1980, deux grandes approches ont d’ailleurs été développées.
D’un côté, l’approche de la stratégie compétitive suggère que l’avantage compétitif de l’entreprise
provient de sa capacité à contrer les menaces, à reconnaître les opportunités et à influencer les forces en présence dans
l’industrie dans laquelle elle évolue (Porter, 1985). L’avantage compétitif prend donc racine à l’extérieur
de la firme et la compétition est issue des caractéristiques de l’industrie et non des firmes elles-mêmes. La RBV constitue
la seconde approche. Plutôt que de focaliser sur l’extérieur de l’entreprise pour établir un avantage concurrentiel,
la RBV propose de regarder à l’intérieur de la firme puisque, dans cette optique, ce sont dans les ressources et les
liens entre les ressources détenues par l’entreprise que réside un avantage compétitif (Von Krogh et Roos, 1995). Comme le mentionnent Leenders, et. al.
(2002: 6): “The source of competitive advantage lies in the organization’s
resources rather than in competition in the competitive environment – the focus has shifted from value appropriation
to value creation”.
Si la RBV cadre bien avec la perspective intra-organisationnelle
du capital social, comme le suggèrent Nahapiet et Ghoshal (1998), a contrario,
la RBV et la théorie du capital social sont en opposition dans une perspective inter-organisationnelle. Il faut comprendre
que la RBV, comme l’approche de la stratégie compétitive, sont des théories atomistiques qui considèrent les organisations
comme des entités autonomes (Lee et. al., 2001 ; Gulati, et. al., 2000). Pour Leenders, et. al. (1999), la RBV ne constitue
pas une approche erronée, mais plutôt incomplète : les ressources et les compétences qui sont sources d’avantage
compétitif peuvent provenir des relations avec les autres acteurs de son environnement. Ce complément définitionnel de la
RBV permet d’arrimer cette approche stratégique à la dynamique relationnelle
sous-tendue par la théorie du capital social.
Dans le cadre de cette théorie associative du capital social
et de la RBV, l’examen et la compréhension des réseaux et des relations entretenus par les entreprises en regard de
leurs parties prenantes aident à expliquer la création d’un avantage compétitif et, ultimement, les raisons qui font
en sorte que certaines entreprises ont plus de succès que d’autres (Sawhney et Zabin, 2002 ; Gulati, et. al., 2000). Dans leur démarche, Gabbay et Leenders ont proposé une variante du concept de capital social directement
reliée aux organisations, le corporate social capital (CSC), qu’ils définissent
de la manière suivante : “[...] the set of resources, tangible or virtual,
that accrue to a corporate player through the player’s social relationships, facilitating the attainment of goals”
(Gabbay et Leenders, 1999: 3). Cette définition concorde avec l’idée que l’entreprise est un acteur social,
intégré dans une structure sociale, qui bénéficie ou souffre des opportunités et des menaces présentes dans son environnement.
En regard de la GSRH, l’intrication des acteurs sociaux
présents sur le marché par le biais de relations et de réseaux sociaux conditionnent directement les entreprises au travers
de leurs choix managériaux en matière de PGRH. Parce qu’une entreprise et ses parties prenantes s’influencent
réciproquement et que ce système social est dynamique, les stratégies préconisées par une entreprise concernant ses PGRH varient
dans le temps. Les actions à prendre par une entreprise sont donc tributaires des réactions présumées de toutes les parties
prenantes à l’égard de ses actions (Frost, 1995). Il importe alors que l’entreprise considère holistiquement ses
parties prenantes.
Firms cannot think about customer, channel partner, supplier, or
employee relationships in isolation. These relationships function as a systemic whole to form the value network, or business
ecosystem, that a firm creates around it. [...] This value network is an integrated whole whose essential properties arise
from the relationship between its parts (Sawhney et Zabin, 2002: 315).
L’analyse des parties prenantes permet à l’entreprise
de réaliser une meilleure appréciation de son environnement, d’identifier de manière plus précise les enjeux organisationnels
auxquels elle fait face et, conséquemment, de prendre des décisions plus judicieuses en regard de ses PGRH, lesquelles peuvent
alors être arrimées à ses impératifs stratégiques. Ce constat n’est pas sans rappeler l’importance pour les entreprises
de développer davantage leur stratégie de concert avec leurs gestionnaires en ressources humaines (Wright, et. al., 2001).
Compte tenu de l’importance majeure des relations
que l’entreprise entretient avec ses parties prenantes, il est dans son intérêt d’en effectuer une gestion profitable
ainsi que d’initier et de soutenir des PGRH qui favoriseront une telle gestion.
Consistent with centrality of maintenance and enhancement of key
stakeholder relationships to organizational strategy, an organization striving to enhance its value-adding exchanges and collaborative
partnerships will need not only have in place a well integrated and enterprise-wide relationship management infrastructure,
but will also exhibit routines to learn about managing relationships, making subsequent adjustements to those systems to enhance
the efficiency and effectiveness of exchange relationship (Jarratt,
2004: 297).
L’entreprise est donc amenée
à investir dans ses relations avec les parties prenantes présentes dans son environnement afin qu’elles perdurent. Puisque
les réseaux sociaux suggèrent l’interpénétration des acteurs qui y participent, l’investissement doit être mutuel
(Hillman et Keim, 2001).
Gérer les parties prenantes de
son environnement nécessite de l’entreprise qu’elle agisse en bon citoyenne corporative. En effet, une entreprise responsable socialement et adoptant des comportements
éthiques invitent ses parties prenantes à la supporter et favorise ainsi sa pérennité (Clarkson, 1995). S’il est acquis
que la performance des organisations puisse être calculée en termes financiers, leurs pratiques sociales sont de plus en plus
évaluées également. Dans cette optique, l’efficacité de la gestion des parties prenantes se reflète dans les deux mesures
de performance des entreprises (Hillman et Keim, 2001 ; Waddock, 2000).
À la lumière des éléments apportés précédemment, la portée
du capital social dans une perspective inter-organisationnelle est évidente. Les relations et les réseaux sociaux sont vitaux
pour la survie des entreprises. Il importe donc, pour une firme, d’entretenir des relations de qualité avec ses parties
prenantes, d’agir de manière responsable en regard de sa communauté, d’adopter des comportements éthiques et des
PGRH qui favoriseront une réponse optimale aux enjeux organisationnels stratégiques.
Le capital social : un concept, plusieurs mesures
Le fait que le concept de capital social ait été défini
de plusieurs façons représente un réel problème quant à sa mesure. Puisque les éléments de définition varient, ce sont autant
d’éléments de mesure qui diffèrent d’une étude à l’autre. Les phénomènes étudiés et mettant en scène le
capital social sont également nombreux et éclatés. L’emprunt du concept de capital social par plusieurs domaines d’études
en est une cause.
Afin de mesurer le capital social, la première question
à se poser dans ce contexte porte donc sur le choix des termes. Comme l’objectif de base d’une étude empirique
sur le capital social est d’abord d’affirmer l’existence de ce type de capital, dans le cas contraire, il
serait pertinent de s’interroger sur les mesures employées, mais également sur le choix des mots, la formulation des
questions et des hypothèses (Ponthieux, 2004).
Comme nous l’avons vu précédemment dans ce papier,
l’unité d’analyse choisie représente un déterminant majeur des choix méthodologiques d’un chercheur s’intéressant
au capital social. De fait, l’unité d’analyse influence le type d’étude, les résultats recherchés et les
sources de données requises pour la réalisation de l’étude.
Pour Stone et Hughes, il existe trois approches différentes
permettant de mesurer le capital social. Une première approche focalise sur les réseaux. Puisque les réseaux constituent un
des éléments constitutifs principaux du capital social, et que le capital social varie en fonction des réseaux (Stone et Hughes,
2002) leur mesure est donc essentielle pour capter de la variance du capital social, notamment en évaluant des indicateurs
clés tel que la participation aux réseaux, la nature des réseaux, formelle ou informelle, et leur densité (Ponthieux,
2004).
Une seconde approche consiste à adopter une mesure globale
du capital social selon laquelle le capital social est évalué par une seule mesure ou un seul item (e.g. confiance, relations
sociales, réciprocité, etc.) (Stone et Hughes, 2002). Cette approche est cependant déficiente dans la mesure où le capital
social est un concept multidimensionnel. Non seulement chacune des dimensions doit être évaluée, mais il importe aussi de
comprendre comment ces dimensions sont interreliées. De même, les déterminants, les composantes et les effets du capital social constituent autant de catégories de variables
qu’il convient d’évaluer et qu’une seule mesure du capital social ne saurait rendre compte.
Une dernière approche propose que le capital social soit
mesuré à partir de différentes typologies regroupant les individus en fonction de la similitude de leurs réponses quant à
leur mesure du capital social (Stone et Hughes, 2002).
Si les trois approches de mesure du capital social
proposées par Stone et Hughes sont applicables dans une perspective intra-organisationnelle, leur mise en œuvre dans
une perspective inter-organisationnelle est plus complexe. Dans un tel contexte, il est aussi important de s’intéresser
aux indicateurs sociaux, politiques et légaux qui caractérisent le marché (Padlam, 2000). Comme les entreprises peuvent retirer
du capital social de leurs relations avec leurs parties prenantes, il est essentiel que ces caractéristiques du marché soient
évaluées.
Finalement, Ponthieux (2004) souligne que certains indicateurs
doivent permettre de mesurer des variables plus subjectives telles la confiance, les valeurs ou encore la qualité des relations.
Cette difficulté quant à l’objectivation de ces variables rend difficile la comparabilité des résultats obtenus d’une
étude à l’autre.
Conclusion
Bien que populaire dans de nombreuses disciplines, le capital
social est encore un concept flou même si l’on reconnaît dans toutes ses définitions des éléments communs tels les réseaux,
les relations sociales ou l’atteinte d’objectifs. En sciences administratives, l’articulation du concept
de capital social varie également en fonction du niveau d’analyse macro ou micro qui est préconisé. Dans une perspective
intra-organisationnelle, le capital social est issu des réseaux interindividuels ou inter-unités et des relations interpersonnelles.
En matière de GSRH, l’analyse se concentre donc sur les PGRH ayant une influence sur les leviers internes de l’entreprise.
La perspective inter-organisationnelle engage une vision
globale et reconnaît l’importance du traitement spécifique que doit accorder l’entreprise à chacune des parties
prenantes présentes dans son environnement afin de créer, de développer ou de conserver ses réseaux sociaux. L’entreprise,
comme ses parties prenantes, doit tenir compte d’impératifs stratégiques communs à tous les acteurs sociaux et, à cet
effet, agir en bonne citoyenne corporative. L’impact du capital social à ce niveau influe largement sur la GSRH d’une
entreprise dans la mesure où elle est conditionnée non seulement par les enjeux intra-organisationnels, mais aussi par ceux
provenant de l’extérieur de la firme.
Finalement, il a été question de la mesure du capital social.
À l’image de la définition même du concept, sa mesure est souvent difficile. Certes,
il existe de nombreuses études empiriques sur le capital social, cependant, leur comparabilité n’est pas évidente puisqu’elles
diffèrent, surtout, dans l’opérationnalisation du concept de capital social.
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